Sahara marocain : pour une gouvernance territoriale intégrée au service du développement durable
Abdessamad NABBAR Ingénieur Senior Consultant en Droit International
Le développement territorial des provinces du Sud du Royaume du Maroc constitue aujourd’hui un enjeu majeur à la croisée des impératifs de cohésion nationale, de justice territoriale, de croissance économique et de protection de l’environnement. Cet espace, caractérisé par sa position géostratégique, ses potentialités énergétiques, maritimes et touristiques, mais également par la fragilité de ses écosystèmes, appelle une politique publique à la fois ambitieuse, cohérente et juridiquement responsable.
Le développement du Sahara marocain ne saurait en effet être réduit à la réalisation d’infrastructures ou à l’attraction des investissements. Il doit s’inscrire dans une vision globale intégrant les dimensions économique, sociale, culturelle, environnementale et institutionnelle. Cette exigence découle tant des orientations nationales relatives à la régionalisation avancée et au développement durable que des principes consacrés par le droit international de l’environnement.
La question centrale est dès lors la suivante : comment concilier la dynamique de développement territorial des provinces du Sud avec les impératifs de protection de l’environnement, de participation des populations et de préservation des ressources naturelles pour les générations futures ?
L’analyse de cette problématique permet de constater que le Maroc dispose d’un cadre juridique et institutionnel significatif. Toutefois, l’effectivité de ce cadre dépend de la capacité des acteurs publics et privés à assurer une meilleure intégration de l’environnement dans la planification territoriale, la programmation des investissements et l’évaluation des politiques publiques.
- Un développement territorial fondé sur une vision intégrée
Depuis plusieurs décennies, le Maroc a engagé un processus de mise à niveau des provinces du Sud à travers la réalisation d’importants programmes d’infrastructures, de services publics et d’investissements productifs. Cette dynamique a progressivement évolué vers un modèle de développement territorial intégré, articulé autour de la régionalisation avancée, de la valorisation des potentialités locales et du renforcement de la participation des populations.
Le Nouveau Modèle de Développement des Provinces du Sud, proposé par le Conseil économique, social et environnemental en 2013 (lancé en 2015), s’inscrit dans cette orientation. Il repose sur plusieurs priorités : le développement humain, l’amélioration des conditions de vie, le soutien à l’emploi, la diversification de l’économie régionale, la valorisation de la culture hassanie et la protection de l’environnement.
Cette approche marque une évolution importante. Le territoire n’est plus appréhendé comme un simple espace d’implantation de projets, mais comme un système complexe dans lequel interagissent les ressources naturelles, les activités économiques, les institutions, les populations et les équilibres écologiques. Le développement territorial devient ainsi un processus de coordination entre différentes politiques publiques : aménagement du territoire, eau, énergie, agriculture, pêche, urbanisme, transport, tourisme et protection de la biodiversité.
La régionalisation avancée constitue, dans ce cadre, un instrument essentiel. Elle permet de rapprocher la décision publique des réalités locales, de renforcer les compétences des collectivités territoriales et de favoriser une meilleure adaptation des politiques aux spécificités de chaque région. Elle ne peut toutefois atteindre ses objectifs que si elle s’accompagne d’un transfert effectif de compétences, de ressources financières suffisantes, d’une coordination institutionnelle efficace et d’une participation réelle des citoyens.
La réussite du développement territorial exige également une rupture avec les logiques fragmentées et sectorielles. Les projets doivent être conçus à partir d’une vision d’ensemble, fondée sur des diagnostics territoriaux fiables, des données actualisées et une évaluation régulière de leurs impacts économiques, sociaux et environnementaux.
- L’environnement, une exigence juridique et stratégique
La protection de l’environnement ne constitue plus une considération secondaire ou simplement technique. Elle représente désormais une obligation juridique, une exigence de bonne gouvernance et une condition de la durabilité des politiques publiques.
Au niveau international, le droit de l’environnement s’est construit autour de principes fondamentaux tels que la prévention, la précaution, la participation du public, la responsabilité environnementale, la coopération internationale et l’équité intergénérationnelle. Ces principes, consacrés progressivement par les conférences et conventions internationales, imposent aux États de prendre en compte les risques environnementaux dans la conception et la mise en œuvre des projets de développement.
Le principe de prévention commande d’anticiper les atteintes susceptibles d’être causées à l’environnement. Le principe de précaution impose, quant à lui, d’agir même en présence d’une incertitude scientifique lorsque les risques de dommages graves ou irréversibles sont identifiés. La participation du public rappelle que les populations concernées doivent être informées et associées aux décisions susceptibles d’affecter leur cadre de vie et leurs ressources.
Ces principes revêtent une importance particulière dans les provinces du Sud. Le caractère aride du milieu, la rareté de l’eau, la vulnérabilité des sols, la sensibilité des zones côtières et la richesse de la biodiversité imposent une planification rigoureuse. Toute politique d’aménagement doit tenir compte de la capacité limitée des écosystèmes à supporter les pressions liées à l’urbanisation, à l’agriculture, au tourisme, à l’exploitation des ressources et aux grands projets d’infrastructure.
Le droit marocain a consacré plusieurs de ces exigences. La Constitution de 2011 a renforcé la place de l’environnement dans l’ordre juridique national, notamment à travers la reconnaissance des droits fondamentaux, l’accès à l’information, la participation citoyenne et la gestion durable des ressources naturelles. La loi-cadre n° 99-12 portant Charte nationale de l’environnement et du développement durable a également affirmé la nécessité d’intégrer les dimensions environnementale, économique, sociale et culturelle dans les politiques publiques.
De même, le dispositif marocain relatif à l’évaluation environnementale constitue un instrument préventif essentiel. La loi n° 49-17 relative à l’évaluation environnementale a renforcé ce cadre en intégrant notamment l’évaluation environnementale stratégique des politiques, programmes et plans, aux côtés de l’évaluation environnementale des projets. Toutefois, l’étude d’impact ne doit pas être considérée comme une simple formalité administrative. Elle doit devenir un véritable outil d’aide à la décision, fondé sur des données scientifiques, la transparence et l’examen sérieux des alternatives possibles.
- Les défis de la durabilité dans les provinces du Sud
Malgré les progrès réalisés, plusieurs défis demeurent. Le premier concerne la sécurité hydrique. Dans un contexte marqué par la rareté des précipitations, l’augmentation de la demande et les effets du changement climatique, la gestion de l’eau doit reposer sur une approche intégrée. Le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées traitées, la réduction des pertes dans les réseaux et la protection des nappes phréatiques constituent des solutions importantes. Elles doivent toutefois être accompagnées d’une évaluation environnementale rigoureuse, notamment en ce qui concerne la consommation énergétique, les rejets de saumure et les effets sur les écosystèmes marins.
Le deuxième défi réside dans la maîtrise de l’urbanisation et de l’artificialisation des sols. Le développement des villes et des pôles économiques doit éviter la consommation excessive d’espaces fragiles, la dégradation des paysages et la création de déséquilibres entre les centres urbains et les zones rurales ou pastorales.
Le troisième défi concerne la protection de la biodiversité et des espaces naturels. Les zones désertiques, littorales et marines possèdent une valeur écologique considérable. Leur préservation suppose la création ou le renforcement d’aires protégées, la lutte contre la dégradation des habitats, la maîtrise des activités touristiques et la surveillance des activités extractives ou industrielles.
Le quatrième défi est lié à l’inclusion sociale. Un développement durable ne peut être véritablement réussi s’il ne contribue pas à la réduction des disparités, à la création d’emplois dignes et à l’amélioration de l’accès aux services essentiels. Les jeunes et les femmes doivent être placés au cœur des politiques territoriales, non comme bénéficiaires passifs, mais comme acteurs de l’innovation, de l’économie sociale et solidaire et de la transition écologique.
Enfin, la question de la gouvernance demeure déterminante. La multiplicité des intervenants publics, des établissements, des collectivités territoriales et des opérateurs économiques peut entraîner des chevauchements de compétences et une dispersion des responsabilités. Une gouvernance efficace nécessite donc des mécanismes clairs de coordination, de suivi, d’évaluation et de reddition des comptes.
- Pour un modèle marocain de gouvernance environnementale territoriale
Le développement durable des provinces du Sud appelle la consolidation d’un modèle spécifique de gouvernance environnementale territoriale. Ce modèle devrait reposer sur plusieurs orientations prioritaires.
En premier lieu, il convient de renforcer la cohérence entre les instruments de planification. Les programmes de développement régional, les schémas régionaux d’aménagement du territoire, les plans d’action communaux et les stratégies sectorielles doivent être articulés autour d’objectifs environnementaux communs et mesurables.
En deuxième lieu, l’évaluation environnementale doit être intégrée dès la phase de conception des politiques et non uniquement au stade de l’autorisation des projets. Une véritable évaluation environnementale stratégique permettrait d’examiner les effets cumulés des programmes et des projets sur les ressources et les écosystèmes.
En troisième lieu, la participation des populations doit être renforcée. La consultation publique ne devrait pas se limiter à une procédure formelle, mais favoriser l’accès à l’information, l’expression des préoccupations locales et la prise en compte des savoirs traditionnels. Cette participation est particulièrement importante dans les territoires où les ressources naturelles constituent le fondement des activités économiques et du mode de vie des populations.
En quatrième lieu, il est nécessaire de développer des mécanismes permanents de suivi environnemental. La création d’indicateurs territoriaux relatifs à l’eau, à l’énergie, à la biodiversité, aux déchets, aux émissions et à la qualité des sols permettrait d’apprécier objectivement les résultats des politiques publiques.
En cinquième lieu, la transition énergétique doit être accompagnée d’une véritable stratégie de création de valeur locale. Les énergies renouvelables représentent une opportunité considérable pour les provinces du Sud, mais elles doivent également favoriser la formation, l’emploi, la recherche, l’émergence d’entreprises régionales et la participation des collectivités territoriales.
Enfin, le renforcement des partenariats entre les universités, les centres de recherche, les administrations et les collectivités territoriales devrait permettre de développer une expertise adaptée aux réalités sahariennes. La recherche scientifique doit notamment contribuer à l’amélioration de la connaissance des nappes, des écosystèmes, des ressources marines, des risques climatiques et des solutions techniques appropriées.
Le développement territorial du Sahara marocain constitue une œuvre stratégique qui dépasse la seule réalisation de projets économiques ou d’infrastructures. Il représente un projet de société fondé sur la cohésion nationale, la justice territoriale, la valorisation des ressources et la préservation de l’environnement.
L’analyse de la relation entre les politiques territoriales et le droit international environnemental montre que le Maroc dispose de fondements constitutionnels, législatifs et institutionnels favorables à la construction d’un modèle de développement durable. Toutefois, l’enjeu principal réside désormais dans l’effectivité de ces principes, leur intégration concrète dans la planification territoriale et leur traduction en mécanismes de contrôle, de participation et d’évaluation.
Dans les provinces du Sud, la durabilité doit être conçue comme un équilibre permanent entre développement économique, sécurité hydrique, transition énergétique, justice sociale et protection des écosystèmes. Elle suppose également une gouvernance territoriale plus intégrée, plus transparente et davantage fondée sur la connaissance scientifique.
Le Sahara marocain peut ainsi devenir un espace exemplaire de convergence entre développement territorial, transition écologique et gouvernance responsable. La réussite de cette ambition dépendra de la capacité collective à faire du droit de l’environnement non pas une contrainte extérieure au développement, mais l’un de ses fondements essentiels et l’une de ses garanties les plus durables.